22 avril 2016 : chantier de l’ITER à Cadarache

 

Le « chemin vers le Soleil »… C’est ce que une vingtaine d’Anciens est allée découvrir le vendredi 22 avril dernier, dans la magnifique vallée de la Durance, où se trouve le chantier pharaonique du plus grand projet scientifico-industriel d’aujourd’hui. Trente-cinq pays impliqués, un budget où les milliards d’euros ne se comptent plus, et de quoi occuper encore les petits-enfants des ingénieurs d’aujourd’hui dans quelques décennies ! Son nom ? « ITER ». Les latinistes se souviendront qu’iter signifie justement « le chemin ». Alors, essayons d’expliquer le pourquoi du comment…
 

 
ITER est un acronyme anglais pour International Thermonuclear Experimental Reactor (réacteur thermonucléaire expérimental international), dont le but est de prouver que l’on peut utiliser la fusion telle qu’elle se produit à l’intérieur du Soleil, pour fournir à nos descendants une énergie aussi performante que l’énergie nucléaire, mais sans ses inconvénients en termes de sécurité et de déchets.
Il existe déjà des réacteurs expérimentaux dans ce domaine, baptisés « Tokamak » - à l’invention duquel a notamment contribué le célèbre physicien Andrei Sakharov. Mais le plus puissant d’entre ceux-ci dépense presque autant d’énergie qu’il en produit ! Avec ITER, le but est donc de réaliser un engin très productif suffisamment représentatif de ce que devraient être les réacteurs de demain – d’après-demain plutôt...
Grâce à Gorbatchev
 
L’idée de mettre en commun les savoirs et les recherches – qui coûtent très, très cher – a  été lancée, dans le froid et le brouillard genevois de novembre 1985 (je m’en souviens parfaitement…), par un certain Mikhaïl Gorbatchev, alors numéro un de ce qui s’appelait encore l’URSS, lors de sa rencontre avec Ronald Reagan. Quoi de mieux pour tenter de mettre fin à la guerre froide que de se lancer dans la quête (pacifique) de la fusion nucléaire ?
Il faudra toutefois de très longues négociations – plus de vingt ans – pour que ce projet aboutisse : le 21 novembre 2006, l'accord final sur la construction d'ITER était signé à Paris par les représentants de la Chine, de la Corée du Sud, des États-Unis, de l'Inde, du Japon, de la Russie et de l'Union européenne. La France était choisie pour abriter le futur réacteur. Les travaux ont commencé en 2007, sur une partie des 180 hectares loués à Cadarache, sur le site du CEA (Centre d’études atomiques), par l’Organisation internationale ITER, laquelle jouit d’un statut comparable à toutes les institutions des Nations-Unies.
Renseignements et humour
 
Dans cette portion modérément vallonnée de la large plaine de la Durance, le chantier ne se remarquerait pratiquement pas s’il n’y avait, visibles de loin, des grues dont la taille imposante donne l’échelle des bâtiments en construction. En arrivant au point de rencontre pour les visites, où notre « gentil organisateur » Jacques Duverne nous a donné rendez-vous, on se rend vite compte qu’ici on ne badine pas avec la sûreté : un double grillage – dont l’un électrifié – avec un chemin de ronde permettant de passer avec un 4 x 4 enserre le site. Un bémol toutefois, les contrôles d’entrée sont en fait limités à des vérifications d’identité, alors qu’on aurait pu s’attendre à une inspection au corps comme dans les aéroports…
C’est là que nous faisons la connaissance avec celle qui nous guidera pendant toute la visite, Ruxandra Pilsiu, journaliste d’origine roumaine reconvertie dans les relations publiques – un parcours assez classique, que je reconnais avoir effectué… Elle nous fournira d’abondants renseignements tout au long de la visite, avec humour quand il le fallait, le tout mâtiné de ce délicieux accent des enfants de la lointaine Dacie…
 
Constructions bien intégrées
 
Au premier abord, avant d’arriver au chantier proprement dit, l’impression générale est que tout a été fait, dans la limite du possible, pour préserver la nature de cette région provençale typique. En fait, à peine la moitié des 180 hectares est destinée aux installations proprement dites d’ITER, et ces bâtiments, pour la plupart, ne sont pas trop élevés.
« Nous avons depuis le début le souci de protéger notre environnement », nous dit Ruxandra Pilsiu. « Nous avons acquis dans le massif du  Lubéron une surface équivalente à celle que nous occupons ici, et ils sont protégés pour y assurer un développement durable. »
Une constatation : excepté le bâtiment où seront assemblés les éléments constitutifs du Tokamak ITER, toutes les constructions apparaissent modestes, bien intégrées dans la nature faite de garrigue et de larges bosquets où dominent les pins parasols et les chênes verts. Même le siège de l’organisation – réalisé par le même architecte responsable du MUCEM à Marseille que nous avions découvert il y a trois ans grâce à Jacques – ne dépasse pas les quatre étages pour 165 mètres de longueur, et se love sur une colline sans déparer le paysage.
Notre première halte sera pour le bâtiment PF où commence à être réalisé le bobinage des aimants à champ poloïdal (poloïdal field, d’où PF), le cœur du futur réacteur. Le site est tellement vaste qu’il faut s’en approcher assez près pour se rendre compte que la construction fait bien 255 mètres de long sur 50 de large et une vingtaine de haut. Les bobines, dont la réalisation a commencé, feront, elles, de huit à vingt-quatre mètres de diamètre. Pour supporter leur poids final, une dalle de quarante centimètres d’épaisseur, pouvant supporter 42 tonnes au mètre carré. Les ponts roulants, eux, ont une capacité de 100 tonnes… C’est en apercevant un ouvrier devant une bobine qu’on se rend vraiment compte des dimensions hors normes de tout cela !
 
Un vaste « nid »…
 
Ce n’est rien, si l’on ose dire, par rapport au futur Complexe Tokamak, qui est à quelques pas – des grands pas…. Quelques chiffres montrent bien, lorsque l’on dit que le projet est « pharaonique », que le qualificatif n’est pas usurpé : l’ensemble fera 120 mètres de long, 80 de large et 20 de haut ; poids total, 400'000 tonnes, dont 150'000 m3 de béton.
Pour l’instant, il n’y a guère de visible que les fondations antisismiques avec des épaisseurs de béton avoisinant les deux mètres. A côté, le Bâtiment d’assemblage où seront préassemblés les principaux éléments de la machine. Lui aussi a des dimensions spectaculaires : 97 mètres de long, 60 de large et 60 de haut. On pourrait presque y loger la cathédrale Saint-Lazare ! Ses ponts roulants pourront supporter jusqu’à 1'500 tonnes, et 161 outils spécifiques ont été imaginés pour l’assemblage de la bête… C’est là, donc, que, petit à petit, le (très) gros oiseau fera son nid…

Dans ce « nid », sera abrité le Tokamak, une sorte de vaste chambre où la pression assurée par une force de gravitation 300'000 fois celle de la Terre, sera telle que, dans un vide presque parfait, les particules de deutérium et de tritium qu’on injectera seront soumises à des pressions telles que la température atteindra 150 millions de degrés, record du Soleil archi-battu ! Un échangeur de chaleur permettra – comme dans une centrale classique – de faire tourner une centrale électrique et donc de fournir de l’énergie – 500 MW pour ITER, la moitié d’un réacteur standard. Elémentaire, mon cher Watson !
Elémentaire, sauf que les normes à respecter absolument sont draconiennes : une tolérance de 2 mm maximum pour toutes les réalisations, la nécessité de garantir une étanchéité totale, une complexité pour faire tenir ensemble le million de composants – quinze millions de pièces – de ce Soleil en miniature…
 
 
Contribution en nature
 
Le principe d’ITER est simple : chacun des pays membres de l’organisation contribue pour un certain pourcentage des frais totaux (investissements et construction surtout) en apportant des éléments de l’ensemble. L’Europe (vingt-huit pays) assume la plus grande partie de construction de l’installation avec 45,6%, le reste étant assuré à part égale (9,1%) par la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les Etats-Unis.
Cette contribution « en nature » fait que la participation financière directe ne représente que 10% environ de la participation totale de chacun des membres. Une solution idéale sur le papier, mais qui s’avère parfois compliquée à mettre en œuvre. « Nous devons apprendre à 35 pays à parler ITER », remarque avec humour notre guide. « Même si les scientifiques ont un langage commun, ce n’est pas forcément évident pour les ingénieurs qui sont en charge du chantier. Il y a aussi des habitudes propres à chaque culture… Bref, ce n’est pas toujours facile. D’autant plus que les intérêts financiers en jeu sont aussi très importants parce que les industriels attendent toujours des retombées… »
Petite « précision » : le budget initial prévoyait une enveloppe de quatre milliards d’euros. Avec la complexité plus importante que prévu, les trois ans de retard – pour l’instant – on sera certainement plus proche des quinze milliards lorsque ITER débutera ses essais, bien après 2020…
 
Questions-réponses
 
Après ce tour de chantier, nous nous dirigeons vers une salle de conférence où Ruxandra Pilsiu va nous présenter différents montages détaillant le projet. Là, il faut avouer que l’on a parfois de la peine à suivre – et je ne devais pas être le seul… Heureusement, l’ami Bernard Alliot, fidèle de nos réunions, avait convié deux amis à lui, universitaires scientifiques à nous accompagner. Ils sauront poser les bonnes questions, mettant même notre guide dans l’embarras !
De l’exposé et des questions-réponses, on retiendra que jusqu’à 4'000 personnes travailleront prochainement sur le site ; que les techniciens de tous niveaux seront jusqu’à 2'000 ; que les ouvriers réalisant les chantiers viennent de plusieurs pays européens, mais essentiellement de France et d’Espagne ; que le bail de cent ans accordé par le CEA permettra de démanteler toutes les installations une fois les (longs, très longs) essais réalisés, et de remettre le site dans l’état où il avait été trouvé…
A table !
 
Une fois cette passionnante visite terminée, bien plus longue que prévue initialement – merci Ruxandra – il convenait, comme il se doit pour chacune de nos réunions, de partager un repas en commun, moment d’amitié où, bien sûr, reviennent les souvenirs de jeunesse… Jacques nous avait dégotté un « Relais des Gorges » à l’entrée de celles du Verdon, où nous sûmes nous régaler d’un menu délicieux où trônait une cuisse de canard aux olives – normal, dans la patrie des oliviers…
Au moment de se quitter, notre Marseillais de choc, bien remis de ses ennuis de santé, nous confiait qu’il avait déjà une idée pour 2017. On n’en doute pas, et un grand merci encore !
 
Philippe ROY (1966)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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